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10 février 2008 - de Nadia Salah, directrice des rédactions de l’Economiste. "C’était à Essaouira, il y a dix ans, en 1997..."

C’était à Essaouira, il y a dix ans en 1997.

Al Amana, la célèbre association de micro-crédit dont je suis aujourd’hui un des administrateurs, y avait ouvert sa deuxième agence, après celle de Fès. Driss Jettou, notre président de l’époque, m’avait dit : « il faut voir ça, rien ne remplace de le voir de ses propres yeux ». Aussitôt dit aussitôt fait, il m’y avait emmenée. Jettou était déjà un grand personnage, il fut donc reçu avec les honneurs dus son rang. Moi, je trottinais derrière en attendant impatiemment de « voir ça ».

Mais sur le coup, cela se présentait plutôt mal. Dans la grande salle de la préfecture, on avait installé une haute tribune qui dominait bien l’assistance. Les grands personnages de la ville et de l’Etat y étaient assis en rang d’oignon, loin de nous. Le pouvoir c’est le pouvoir.

A peu près au milieu de la salle, un groupe de gens pas comme les autres. Leurs djellabas étaient bien propres, certaines devaient être neuves, mais c’était de pauvres vêtements, des vêtements de pauvres. Ils sentaient leur différence, c’est sûr. Ils étaient intimidés, se faisaient petits, mais ils étaient contents, ça se voyait.

Les officialités officielles se sont déroulées en bon ordre, ennuyeuses comme d’habitude. Puis, vint enfin ce qu’il fallait voir de ses propres yeux : la distribution des crédits.

Des noms sont appelés les uns après les autres. Dans le groupe des gens différents, on se lève en hésitant, mais on se lève quand même et l’on s’avance vers le comptoir.

Ils marchent comme marchent les hommes pauvres, la tête courbée, les épaules rentrées comme s’ils essayaient d’effacer leur personne. Au comptoir, ils répètent leur nom et le créditman d’Al Amana, qu’ils connaissent, leur donne une enveloppe.

A l’époque, il n’y avait que 300 ou 500 DH à l’intérieur, parfois moins. Rares sont ceux qui savent assez bien tenir le stylo pour écrire leur nom en guise de signature. La plupart se contenteront d’une croix tremblée.

Et c’est là qu’il faut voir ce qu’il y a à voir : ces hommes arrivés courbés se redressent complètement, tête droite, épaules au carré. Ils sourient sur des dents qui sont loin d’être toutes bonnes, mais ils sourient.

Ce sont des HOMMES, ils sont redevenus des HOMMES, dignes et à l’aise. Car le crédit, ce n’est pas de la charité, c’est du commerce, une affaire entre égaux.

Cela valait le coup d’être vu, d’être raconté à l’infini, car elle, à mon avis, elle est là, la plus grande victoire des micro-crédits, dans la dignité humaine.

Nadia SALAH



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